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"Le Prophète" de Khalil Gibran

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Concepts

coeur, amour, âme, vents, vie, soleil, silences, ailes, Dieu, douleur, profonde, lèvres, Orphalese, navire, solitude, longtemps, arbres, vignes, vérité.

Résumé

Aussitôt les portes de son coeur s'ouvrirent avec force et sa joie se précipita par-delà les mers.

Jai laissé trop de mon âme au détour de chacune de ces rues comme mille images dispersées de ma mémoire et mon attente s'est communiquée; d'elle a essaimé cette multitude d'enfants nus qui errent de-ci de-là dans les collines et que je ne saurais quitter sans que m'en pèse la douleur.

Et n'est-ce pas un plus grand mérite encore que le courage et la confiance, voire même la charité, de recevoir?

Assurez-vous d'abord de mériter d'être celui qui donne et d'être l'instrument du don.

Invoquez tous ensemble le maître esprit de la terre pour qu'il se manifeste parmi vous, et sanctifie vos balances, vous faisant accorder à chaque chose la valeur qui lui est due.

C'est lorsque votre esprit se laisse errer au gré des vents et lorsque vous êtes seuls et laissés à vous-mêmes, que vous commettez des fautes envers les autres et par le fait même envers vous-mêmes.

Et tout comme il faut inévitablement que le noyau du fruit se casse pour que le coeur puisse mûrir au soleil, ainsi devez-vous connaître la douleur.

Vous saurez vous soumettre sans difficulté aux saisons du coeur, comme on règle sa vie sur le passage des saisons.

La jouissance a sept soeurs, et la moindre d'entre elles dépasse la jouissance encore en beauté.

Toutefois, si cela peut leur donner bonne conscience d'entretenir le remords, laissez-leur ce réconfort.

Sommaire

  • Le Retour de son navire
  • De l'Amour
  • Du Mariage
  • Des Enfants
  • Du Don
  • Du Manger et du Boire
  • Du Travail
  • De la Joie et de la Tristesse
  • Des Foyers
  • Des Vêtements
  • De l'Achat et de la Vente
  • Du Crime et du Châtiment
  • Des Lois
  • De la Liberté
  • De la Raison et de la Passion
  • De la Douleur
  • De la Connaissance de soi
  • De l'Enseignement
  • De l'Amitié
  • De la Parole
  • Du Temps
  • Du Bon et du Mauvais
  • De la Prière
  • Du Plaisir
  • De la Beauté
  • De la Religion
  • De la Mort
  • Les Adieux

Introduction

L'élu et le bien-aimé Almustafa, qui était l'aurore illuminant ses propres jours, avait attendu douze ans dans la cité d'Orphalese le retour de son navire, lequel devait le ramener en son île natale.

Au cours de la douzième année, au septième jour de l'Ielool, le temps de la moisson, il gravit la colline et par-dessus les remparts, alors qu'il scrutait l'horizon, il aperçut son navire approcher avec la brume.

Aussitôt les portes de son cœur s'ouvrirent avec force et sa joie se précipita par-delà les mers. Puis, fermant les yeux, il se recueillit dans les silences de son âme.

Mais comme il descendait la colline, une grande tristesse l'envahit et il pensa en son cœur:

Comment pourrais-je m'en aller avec calme et sans regret ? Non, ce n'est point sans une profonde blessure au cœur que je devrai faire mes adieux à cette cité.

J'ai passé entre ces murs de trop longues journées de douleur et de trop longues nuits de solitude. Lorsqu'arrive le moment de se libérer de la souffrance et de la solitude, comment le faire sans regret?

Jai laissé trop de mon âme au détour de chacune de ces rues comme mille images dispersées de ma mémoire et mon attente s'est communiquée; d'elle a essaimé cette multitude d'enfants nus qui errent de-ci de-là dans les collines et que je ne saurais quitter sans que m'en pèse la douleur.

Ce n'est pas une couronne que je pourrais rejeter du jour au lendemain, c'est une peau qu'il me faut déchirer de mes propres mains.

Ce n'est pas quelques souvenirs que je laisse derrière moi, mais un cœur que ta faim et la soif ont adouci.

Cependant je ne peux différer mes adieux plus longtemps.

La mer qui rappelle toute chose me réclame et je dois prendre le large.
Car séjourner ici encore, malgré les heures brûlantes de la nuit, c'est transir et devenir de glace et s'enfermer dans un moule.

Il y a tant de choses ici que j'emporterais volontiers avec moi. Mais comment le pourrais-je ?

La voix ne peut emporter dans son envol la langue et les lèvres qui lui ont donné des ailes. C'est seule qu'elle doit s'élancer dans l'éther.

Et ce sera seul et sans emporter son nid, que l'aigle prendra son envol à la face du soleil.

Comme il redescendait la colline, il se retourna encore une fois vers la mer. C'est alors qu'il reconnut les marins sur la proue du bateau qui approchait du port. C'était les hommes de son pays.

Du plus profond de son être, il s'élança vers eux, s'écriant:

Vous qui êtes aussi les enfants de mon immémoriale mère, vous qui chevauchez les brisants,

Vous qui tant de fois avez navigué dans mes rêves, vous êtes maintenant venus jusqu'à cette heure de ma métamorphose, qui sera de tous mes songes, le plus profond.

Je suis prêt, et toutes voiles dehors, mon désir ardent n'attend que le vent.

De cet air calme, je ne m'emplirai la poitrine qu'une seule fois, je ne jetterai derrière moi qu'un dernier regard amoureux,

Et je me tiendrai parmi vous, debout comme un marin parmi les marins.

Et toi, mer immense, mère toujours en éveil,

Qui es la seule paix et la seule liberté que les fleuves et rivières peuvent espérer,

II suffit d'un dernier méandre à ce ruisseau, d'un ultime frisson sur cette clairière,

Et je serai à toi, telle une goutte éperdue rejoignant l'océan sans entraves.

Comme il marchait, il vit que des hommes et des femmes quittaient en grand nombre champs et vergers depuis les terres les plus lointaines, et se hâtaient aussi vers les portes de la cité.

Et il les entendit évoquer son nom et se héler d'un champ à l'autre pour annoncer la venue du vaisseau.

Et il se dit en lui-même:

Est-ce que seul le jour des adieux aura la vertu de nous rassembler ?

Mon aurore sera-1-elle en vérité mon crépuscule ?
Que léguer à celui qui a laissé sa charrue au milieu des sillons ou à celui qui a arrêté la roue du pressoir ?

Mon cœur deviendra-1-il cet arbre gorgé de fruits qui saura rassembler et ensuite partager?

Saurais-je faire jaillir mes désirs comme une fontaine pour remplir leurs coupes?

Suis-je cette harpe touchée par les mains du tout-puissant ou suis-je cette flûte qui en reçoit le souffle ?

Je suis, certes, épris des silences, mais quels trésors aurais-je débusqués qu'il me serait possible de transmettre et dont je serais certain de la valeur?

Si c'est aujourd'hui mon jour de moisson, en quels champs et en quelle saison oubliée ai-je semé?

Si cette heure est vraiment celle à laquelle doit s'éclairer ma lampe, ce ne sera pas ma flamme qui y brûlera.

Je brandirai une lampe vide et obscure,

Et le gardien de la nuit y mettra de l'huile pour ensuite l'allumer.

Voilà ce qu'il exprima en paroles. Mais il ne livra pas tout son cœur. Car il ne pouvait lui-même proférer ce qui était son secret le plus profond.

Lorsqu'il entra finalement dans la cité, tout le peuple vint à sa rencontre et tous l'imploraient de tout leur cœur comme d'une seule voix.

Les anciens de la cité s'approchèrent et dirent: Ne nous quitte pas tout de suite.

Tu as été un déferlement de soleil dans notre crépuscule et ta jeunesse nous a comblés de rêves à rêver.

Tu n'étais pas notre invité ni même un étranger parmi nous, mais un fils et notre bien-aimé.

Nous prions que nos yeux ne se troublent pas déjà de chercher partout ton visage.

Et les prêtres et les prêtresses lui dirent:

Ne laisse pas les vagues de la mer nous séparer si tôt et ne permets pas que les années passées en notre compagnie ne deviennent pour nous qu'un souvenir lointain.

Tu as fait passer un esprit parmi nous et même ton ombre sur nos visages les illuminait

Nous t'avons tant aimé. Mais nous ne savions le dire et nous avons omis de le déclarer, tant nous portions de voiles sur le cœur.

Maintenant notre amour te réclame et veut se dévoiler devant toi.

Hélas! il en a toujours été ainsi, l'amour ne découvre toute sa profondeur qu'au moment de la séparation.

Et d'autres vinrent aussi et lui adressèrent leurs suppliques. Mais il ne leur répondit pas. H laissa choir quelque peu sa tête, et ceux qui étaient le plus près de lui virent des larmes couler sur sa poitrine.

Puis, suivi de tout le peuple, il s'avança vers la grande place du temple. C'est alors qu'une femme sortit du Sanctuaire, son nom était Almitra. C'était une voyante.

Il avait pour elle dans le regard une infinie tendresse, car elle avait été la première à l'attendre et à croire en lui dès son premier jour dans la cité.

Elle l'interpella alors en lui disant:

Prophète de Dieu, en quête d'apogée, longtemps tu as scruté l'horizon dans l'espoir d'y apercevoir ton vaisseau.

Et maintenant qu'il est là, tu dois partir.

Combien brûlant doit être ton désir de rejoindre la terre de tes souvenirs, où résident depuis toujours tes plus grands espoirs; et si grand que soit notre amour, il ne voudrait pas te retarder ni nos besoins te retenir.

Cependant, avant que tu nous quittes, nous te le demandons instamment, parle-nous et départis-toi quelque peu de ta vérité.

Afin que nous puissions la donner à nos enfants et que ceux-ci la transmettent à leurs enfants, et qu'ainsi elle ne se perde pas.

Dans ta profonde solitude tu as veillé au cœur de nos jours, et dans ta veille lumineuse tu nous entendais pleurer et rire dans notre sommeil.

Aussi il est temps que tu nous révèles à nous-mêmes et que tu nous parles de tout ce qui nous mène de la naissance à la mort.

Et il répondit:

Gens d'Orphalese, de quoi puis-je vous parler sinon de ce qui, à ce moment, s'éveille déjà dans vos âmes ?

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